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Carnet d'eau



Carnet d’eau.

 

A la dérive méditerranée occidentale Juillet 2008

« Que les esprits de l’eau te portent car tu portes leur mémoire » (prière camerounaise)

 

Vendredi 18 juillet 2008 ROGNAC

15H Mistral

Le départ est proche, je démonte le FADA sur la base nautique de Rognac, en attendant l’arrivée de la fourgonnette de José.

Depuis ce matin j’ai repris l’ensemble de l’armement et des bagages que je vais emporter pour un dernier « check List » une ultime vérification, j’ai répété, là, sur l’herbe rare de la base ce matin, les mouvements que j’aurai à faire en mer et la séquence de montage remontage du mat et du matériel. (En effet le « Fada » voyagera démonté sur le pont de La Flâneuse)

Par prudence je modifie la technique d’arrimage de mon sac contenant la nourriture synthétique en le cerclant sous la coque par les « vide-vite » (petits orifices qui assurent la vidange de l’eau qui pénètre dans le radeau), en plus des fixations prévues existantes.

J’étale au sol le contenu des quatre contenants que j’emporte, le grand sac (un peu étanche !) souple noir (Nourriture, vêtements pour l’arrivée), le grand tonneau blanc (trousse secours, pêche, cordage, éclairages, piles rechange) le petit tonneau blanc (papier d’identité, CB, fusées, miroir de secours, outils, téléphone satellite, balise, GPS, VHF), le caisson noir (électricité, éclairage, chargeurs et piles).

Je m’aperçois que le petit flotteur que j’ai noué à mon couteau ne suffit pas à le maintenir en surface en cas de chute dans l’eau, trop tard pour chercher des solutions il me reste à être prudent pour ne pas le perdre. En fait mon obsession est de ne pas perdre mon matériel et surtout celui que j’estime vital dont mon couteau. 

Une question me « stresse » : le retour ! C’est vrai que je ne l’ai pas prévu !

Mais j’hésite longuement à embarquer le sac de toile qui permet de transporter le gréement une fois démonté, en effet celui-ci pourrait être utile le cas échéant lorsque je serai seul à terre en Sardaigne ou en Corse pour le transport de mon matériel. Mais mon « catamaran » offre moins de deux mètres carrés alors il faut faire un choix! C’est non.

16H

José arrive avec son vénérable Trafic Renault (Il parait qu’il a servi de voiture balai au tour de France de 1977 !?) en tout cas sans ce vénérable tacot et son chauffeur : pas de départ !

 Je m’applique à tout ranger et à charger le FADA de manière cohérente, il est primordial de tout calculer soigneusement, lors de la mise à l’eau, le remontage se fera non pas sur terre mais en partie sur le pont de la tartane « La Flâneuse » et en partie dans l’eau à couple du voilier de 17m avec sans doute une mer agitée.

Je remonte dire au revoir à la base nautique et rendre la clé que l’on a mise à ma disposition. C’est bien sûr avec émotion que je salue Fred et toute son équipe, on jure de faire la fête au retour entre marins ! 

18H

Je dépose le Trafic devant mon domicile, et je ramène José chez lui, demain 6H30 départ vers la base nautique municipale de Marseille pour embarquement sur la Flâneuse.

 Samedi 19 Juillet 2008 Marseille

Beau temps pas de vent

6H30

José est déjà devant chez lui à attendre, j’arrive avec la camionnette, nous descendons sur Marseille, la circulation est inexistante, je commence à avoir le syndrome du « grand bleu » (le film), vous savez : l’air idiot de Jean-Marc BARR quand il va à l’eau !

Nous sommes à la base nautique du Roucas  Blanc vers 7H15, il s’agit de débarquer le radeau de le remonter partiellement en fonction de sa place de stockage sur le voilier.

Nous décidons de le mettre sur le roof de la cabine, assemblé sans le mât qui ira à plat sur le pont et le chargement qui sera mis en soute. Je revide encore une fois mes « valises » pour bien m’imprégner de leur contenu, ce n’est pas au milieu de la tempête qu’il faudra regretter de ne pas savoir où j’ai rangé l’objet vital !

 9H

Nous cherchons un troquet pour le café et un journal de l’étang, rien !!! Je comprends maintenant pourquoi la statue de David est nue, il n’y a vraiment rien dans ce quartier !

Jean-Pierre, Denis, Bertrand et Toufik, qui seront mes « accoucheurs », arrivent et du même coup la question du café est résolue. Pendant que les marins s’affairent et que nous procédons aux derniers réglages, les amis commencent à arriver ainsi que les journalistes. 

Je suis toujours avec mon syndrome nautique, je plane complet par rapport aux événements extérieurs, je suis déjà un poisson (un couillon diront certains !).

 

10H45

La Flâneuse appareille, je souris, je l’ai rêvé, je le fais…

A mesure que le gros voilier avance vers les passes du port, je comprends que  je m’approche du point de non retour, et qu’après toutes sortes de tracas, j’arrive au but, enfin ! Jusqu’au dernier moment j’ai eu peur d’un dernier « pépin » qui m’empêchera de partir.


 13H

 Denis sort le repas, le dernier que je prendrai « solide » l’ambiance est à la joie, celle qui envahit toujours les marins quand ils partent vers l’aventure. Avec Toufik je prépare quelques lignes de pêche afin de pouvoir éventuellement améliorer mon ordinaire. En fait, je le fait par « superstition », je n’ai vraiment pas envie de prélever quoi que soit sur le milieu sauf de l’eau de mer. Nous nous relayons à la barre jusqu’au mouillage de Porquerolles que nous atteignons vers 18H.

Des petits zodiacs « épicerie » circulent entre les innombrables bateaux de plaisance au mouillage qui vont du canoë de mer aux yachts  monstrueux, pour vendre toutes sortes d’articles, reproduisant exactement les comportements des indigènes avec les bateaux dans les ports d’Afrique ou d’Asie.

 Incongrue la présence de ces riches unités, au mouillage, avec le vulgum pecus, dans un encombrement et une anarchie digne d’une foire au bétail ! Nous attendons ici l’heure du départ aux alentours de 20H pour être au point de largage au petit matin. 

J’ai eu tout à l’heure la mise en service de mon téléphone satellite, enfin ! Mais pas moyen de lui faire avaler des unités. Pas très performant les communications de l'émirat!

20H30

Nous repartons et hissons la voile pour le plaisir et profiter de la fin du vent qui nous pousse lentement vers l’est, la nuit tombe, je prendrai le premier quart pour dormir avant le départ.

24H

Mer calme, nuit semi couverte, humide et froide, des dauphins viennent faire la course sous l’étrave et nous nous relayons pour admirer leur nage sportive et élégante. Une lune jaune magnifique se lève dans le 120  et éclaire la mer de manière fantasmagorique.

 

Je n’ai rien pour me couvrir, puisque je ne peux rien emporter sur le FADA et je n’ai pas envie de mettre ma combinaison avant l’heure H, Denis me trouve une parka pour la nuit.

A la fin du quart, je dors sur le pont et dans l’humidité après tout, je vais en bouffer de l’inconfort, alors, autant commencer de suite !

J’ai froid et je suis mouillé mais la concentration a fait son effet depuis longtemps, je ne ressens rien à l’intérieur, il n’y a qu’une chose qui compte : la mise à l’eau.

            

Dimanche 20 Juillet 2008 méditerranée occidentale

04H30

Le jour va poindre, la mer est peu agitée à agitée, Bertrand fait le café, ca y est, à moi de donner le top.

L’espace d’un instant je retrouve ma lucidité ! Maman fait quelque chose ! Retenez-moi ! Mais ça ne dure guère et je fais signe à Denis que je me prépare en attendant que l’on soit a peu prés au N42 30. E7 30. J’enfile la combinaison avec laquelle je vais vivre les jours prochain, ce sera mon pyjama et mon costume de ville ! Je réuni mes affaires et je les monte une par une sur le pont, les sacs, tonneaux ainsi que les palmes et mon masque.

Une dernière fois Denis, avec son tact habituel me sonde pour évaluer ma détermination et m’offre gentiment une possibilité de renoncer, que je décline. Nous nous mettons d’accord pour choisir un mode opératoire sûr et efficace pour re mâter le FADA puis le mettre à l’eau depuis le bord sans dégâts.

Il faut aussi se brieffer sur la manière d’opérer pour charger le radeau avec le matériel. Il y a du clapot mais supportable, nous mâterons sur le pont en prenant garde à la baume de la Flâneuse, nous mettrons à l’eau sur tribord, pour effectuer le chargement et l’arrimage. 

C’est toujours facile avec de bons marins d’exécuter les manœuvres même les plus périlleuses, c’est le cas pour l’équipage qui m’accompagne et chacun sait ce qu’il a à faire sans avoir besoin de l’exprimer. 

Le FADA est à l’eau vite fait bien fait, j’embarque et la difficile opération de transbordement notamment du sac de nourriture très lourd, avec un enjeu important, s’il m’échappe et coule l’aventure est finie, si je le perds pendant le séjour : mauvais moment à passer.

Le clapot augmente et mes contorsions pour tout arrimer finissent par me faire monter le mal de mer légèrement, heureusement il disparaît dés que je me retrouve dans une position correcte. 

Il est temps de me larguer, la Flâneuse s’éloigne très rapidement, en fait c’est mon FADA qui file avec le courant, nous sommes convenus de rester à l’écoute VHF (radio marine) pendant une heure au cas où je rencontrerai un problème.

 

Il est 07H45  N 42.33 E 7.34

Mer agitée Vent force 7 Sud ouest

Cap 120

La matinée se passe à tester le matériel et notamment d’essayer de transmettre avec le téléphone satellite pas vraiment fait pour être utilisé à ras de l’eau (le « spoutnik » Bahreïnien se trouve à la verticale de Djibouti !)

Le temps est couvert, la houle est moyenne, je nage en pleine eau de 13h à 15h.

Miracle mes petits poissons accompagnateurs sont déjà là ! Comme l’année dernière au large de Carthagène. Ils nagent avec moi et l’un au moins que j’appelle Speedé, est particulièrement affectueux, il se met dans ma main ! Et se colle sur mon masque !!! Je n’ai jamais vu ça. Je râle car le courant est violent et le FADA file tellement vite que je ne peux  lâcher  des deux mains, la poignée qui me relie à l’embarcation, sinon je me retrouve distancé en quelques secondes. D’ailleurs j’ai du mal à cadrer avec mon appareil photo et à prendre des images avec une seule main, c’est un problème à prendre en compte. 

Je remonte sur le radeau, curieusement je n’ai ni soif ni faim. Je dessale de l’eau de mer en profitant d’une relative accalmie, je bataille pour trouver la meilleure position pour actionner la pompe qui demande un effort physique intense et je dois changer de bras plusieurs fois. Il me faut à peu près 25 minutes pour remplir ma petite bouteille plastique de 70 cl.

J’ai nagé dans le Grand Bleu (2700m de profondeur), et maintenant je la bois !

16H

Je prends ma ration journalière, 500 Calories de Renutryl, et des compléments en gélules.

Ce médicament pour personne ne pouvant s’alimenter se prend par voie orale ou par perfusion ! Il  ressemble à du lait concentré mais avec moins de sucre, je prends le temps de la boire par gorgée. Par contre pour les gélules je suis obligé de les mettre dans ma bouche et les avaler sans eau rapidement car les vagues qui déferlent, menacent tout mon chargement, je suis tout mouillé y compris les mains, impossible, balloté par la houle et recouvert par moment par  les déferlantes, de les mettre ailleurs que directement dans ma bouche sèche !

16H 40

Oh oh le temps se gâte je dirai même plus ça creuse salement ! Je dois prendre un Cap au 60 si je veux être en phase avec les vagues, bonne nouvelle le FADA réagit bien au gouvernail sans voile sans doute grâce à son double safran et ses deux dérives. J’en profite pour mettre une ligne de pêche à la  traine, et avec le GPS je lis ma vitesse 3,7 Nœuds !!! Sans propulsion ou traction !

Je n’ai pas vraiment le temps de surveiller ma ligne, je m’aperçois rapidement que j’ai perdu le bas, sans doute arrachée par un prédateur.

  C’est vraiment le gros temps ! Je dois en permanence tenir le cap pour éviter de me mettre en travers. Je n’ai aucune idée du comportement du Fada en cas de lame latérale.

Par moment il me semble que je ne suis pas seul et que je réponds à quelqu’un de familier ! Du moins je me réveille alors que je n’ai pas dormi et je me rappelle avoir répondu à quelqu’un sans pouvoir préciser ce que nous avons échangé. 

Ca fait moins de 10 heures que je suis seul au monde et je parle déjà à Wilson !

 22H

Orage violent, il y a même des éclairs en travers entre deux nuages : ça, je n’avais jamais vu en vrai. Ca fait un bruit d’enfer, à environ 1000m sur bâbord je vois un voilier sous toile restreinte filer prudemment vers le continent, sa voile éclairée par la lune, mais déformée par la pluie donne l’impression d’être tressée avec des gros fils, il pleut très fort, je m’en fous je suis déjà mouillé !

 23H

Je commence à être épuisé et la mer ne se calme pas c’est le  moment de voir comment le FADA se comporte en travers de la lame car de toute façon je ne tiens plus les yeux ouverts ! 

Pour dormir je mets ma cagoule de plongée qui me tient chaud car depuis que la nuit est tombée j’ai plutôt froid et je trempe dans l’eau ce qui est loin d’être agréable. Les gouttes de l’orage qui me tombent pile dans l’œil et à chaque fois, me sortent de ma torpeur, je suis allongé sur le kayak la tête sur le capteur solaire et les pieds de part et d’autre du compas qui me fais face. Je porte au bras ma balise et autour du coup la VHF et le GPS, sur mon crane la lampe frontale par-dessus la cagoule.

 De plus à chaque fois qu’une vague déferle je suis réveillé par l’afflux d’eau et le bruit. Finalement je mets le chapeau en plus de ma cagoule pour ne plus avoir d’eau dans les yeux et ma foi, c’est presque confortable !!!   

En réalité je change beaucoup de position car il n’y a pas d’endroit plat et j’ai vraiment froid et en fonction de l’orientation du radeau je me tourne pour protéger mon ventre ; d’ailleurs j’ai une technique simple que j’ai apprise sous d’autres cieux,  croiser les bras et les coller sur la poitrine, comme la momie d’un « pharaon » pour garder le maximum de chaleur devant ! Un dimanche de chien !

 

Lundi 21 Juillet 2008 quelque part en méditerranée occidentale

 05H vent moyen, houle résiduelle

Je me réveille (enfin vraiment !) j’ai trop froid et le spectacle de la lumière qui nait lentement à l’horizon me réchauffe le cœur, pour le corps ce sera pour plus tard, je prends mon petit déjeuner : une gorgée d’eau dessalée.

Je reprends les notes que j’ai inscrites sur mon ardoise et je profite pour les recopier sur mon carnet vert « Rite in  the Rain » je n’avais pas prévu que le clapot et la fatigue m’empêchent d’aligner des pleins et des déliés plutôt que des signes indéchiffrables, en rentrant il va falloir que je devienne Champollion, et que j’utilise le Verre de Rosé à défaut de la Pierre de Rosette pour pouvoir me relire !!!       

J’ai vraiment envie d’aller à la selle ! Cela devient handicapant, mais comment faire, la houle est trop importante encore et le soleil pas assez chaud pour permettre un déshabillage complet. Finalement la houle se calme avec le soleil haut et je peux procéder à l’extraction !  En fait je ne dispose pas d’endroit  vraiment adéquat, et cette action anodine va devenir le moment de tous les dangers. En effet il faut que je me déshabille entièrement et donc ne plus être relié au FADA par le filin de sécurité. Je dois arrimer ma combinaison solidement pour ne pas qu’une lame ne l’emporte, auquel cas, je n’ai aucune chance de survie car je suis nu !

De plus je ne dispose pas d’endroit stable pour effectuer la « manœuvre », il me faut trouver une position précaire entre les deux flotteurs sur l’avant qui risque à tout moment de se terminer par une chute dans l’eau bref la m….  

Enfin l’action est menée à bien et j’ai hâte de me rhabiller, car j’ai vraiment froid. Le vent est moyen, la houle est raisonnable quoique désordonnée, je mets une ligne à l’eau et je remonte la ligne cassée d’ hier.

Il me faut profiter des bonnes conditions météo pour tester la mise en place de la voile et son démontage.

Je navigue donc pendant une heure cap au sud à la voile sans difficultés particulières, reste que si le vent se lève et que j’ai la voile haute, ça va être du sport pour ramener la toile. Ce FADA c’est vraiment un esquif !

Je n’ai maintenant plus aucun moyen de communiquer, mon crédit téléphone satellite est à zéro de plus je m’aperçois qu’il est impossible de charger mon matériel, notre montage électrique avec panneau solaire ne délivre aucun courant. Bon c’est pas plus mal car la manipulation des appareils hors de leur housse étanche est très délicate et je n’avais pas pensé que mes mains seraient toujours humides et salées et donc pas très adaptées à la manipulation d’appareils électroniques !

Je nage, je dessale environ 70 cl d’eau je bois ma boite habituelle de Renutryl, je consulte ma position, j’urine, bref la routine !

En fin de soirée le vent tombe complètement, enfin une mer calme, j’envoie à 19H le signal « tout va bien » avec la balise GPS qui par contre fonctionne parfaitement, ainsi José pourra transmettre la position à tout le monde. La nuit tombée comme hier j’ai très froid vraiment, impossible de me réchauffer il va falloir que je sois patient jusqu’au lever du soleil. En décembre 2007 lorsque j’ai passé 24h dans l’étang de Bolmon j’ai eu le même souci, donc je sais que le froid va me réveiller plusieurs fois et m’obliger à bouger pour me réchauffer, puis  je me rendormirai à nouveau et ainsi de suite jusqu’au lever du jour.

 Mardi 22 juillet 2008

  A l’aube : La mer monte brutalement, fort vent de nord ouest, violent avec des rafales qui forcent et montent en puissance. Les creux sont impressionnants, ils atteignent la hauteur des deux tiers de mon mât qui est à peu prés à 5 m, impossible de faire quoique ce soit, à par tenir la barre pour rester dans l’axe de la houle. Du coup je décide de vraiment voir les possibilités de stabilité de mon radeau. Après avoir vérifié tant bien que mal mon arrimage et celui de mon matériel, puis, mis sur moi les « outils » de survie je vais tenter le dessalage !

Ouah ! En voilà une belle ! Genre immeuble de grande hauteur ! Je me mets en travers sous une déferlante, elle m’engloutit totalement mais le phénomène de noyage participe à la stabilité du FADA, les deux coques s’enfonçant à un mètre sous l’eau par l’apport de l’énorme poids de l’eau embarquée, le dessalage devient impossible. Au bout d’un petit instant les flotteurs ressortent de l’eau et me voilà redevenu navire après une petite pause « sous marin » !       

Vers 15H un ferry de Corsica Ferries me passe par le tribord avant à environ un mile, je me mets à l’écoute sur le canal de sécurité VHF et j’entends le pilote signaler un « engin de plage » à la dérive, mon FADA ce catamaran performant un pedalo ! En attendant je suis pile poil sur le triangle des ferries qui relient Ajaccio, Calvi, la Sardaigne à Nice et Marseille !

A ma grande surprise la Corse est parfaitement visible. Les deux épisodes venteux m’ont d’abord jeté vers le Nord et le Cap Corse puis redescendu vers Calvi, et en effet c’est le bal des bateaux commerciaux, la nuit tombe et un deuxième Corsica signale ma présence au crossmed ça commence à devenir chaud. Il va me falloir prendre une décision, je n’aimerais pas rentrer avec la vedette de la Gendarmerie Maritime.

La nuit tombe et la mer aussi, je recalcule ma position grâce à mon petit GPS qui est vraiment un outil extraordinaire, vu que je ne peux jamais consulter une carte. Je suis à moins de 60 miles de Calvi et la dérive est forte il est probable que demain je sois entre 40 et 35 miles.

Demain il fera jour je verrai.

La nuit est calme, la première depuis le départ, je suis vraiment proche de la Corse, je vois distinctement les lumières des agglomérations côtières. C’est le ballet des ferries qui passent tous illuminés, parfois à quelques centaines de mètres de mon frêle esquif.

« Je m’imagine dans une des cabines, je viens de terminer de manger au restaurant du navire, j’ai décliné le digestif offert par le maitre d’hôtel, une passagère me sourit, je passe outre ( !) Je regagne mes appartements pour une douche relaxante et des draps frais et propres pour m’endormir bercé par le léger clapot. »

Retour à la réalité ! Dès le coucher du soleil qui meurt dans un flamboiement fantastique, bienvenue le froid et la nuit !

Passe alors une longue nuit à lutter contre le froid et l’inconfort et les grosses démangeaisons qui commencent à m’handicaper et que j’attribue aux frottements notamment au niveau du fessier et de l’abdomen.

 Mercredi 23 juillet

La nuit est longue, j’ai froid, la mer est calme et curieusement l’absence de fracas et de mouvement gène mon repos, et le froid se fait moins supportable ! Je reste longtemps entre conscience et inconscience, éveil et sommeil, un état un peu particulier dans lequel vous n’êtes pas vraiment éveillé et pas vraiment endormi, un état qui permet de dormir mais de réagir immédiatement à tout changement brusque ou toute arrivée inopinée d’événement.

Je ne saurai l’expliquer, c’est un peu comme si vous « programmiez » une sorte de « somveille » en indiquant les « critères » de réveil complet, par exemple le changement de cap, une vague de travers ect…

Je regarde l’heure il est 4H20, je vais en profiter pour me soulager, comme je ne dors pas ça m’obsède pour ne pas dire autre chose. Cependant il fait vraiment froid et je ne me sens pas de me déshabiller ! Tant pis je me détache, j’ôte tous mes ustensiles de survie, le GPS, la VHF, la balise, j’enlève ma combinaison dans un demi sommeil en claquant des dents, j’utilise ma méthode habituelle, « coupez le cerveau » on ne pense pas. A rien surtout pas au froid !

Je garde ma cagoule sur la tête et ma lampe frontale.

Au moment ou je fais mon mouvement pour faire passer la jambe de ma combinaison le cap du talon, je tire fort, elle glisse et se libère brutalement, m’envoyant un peu trop vite vers l’arrière, ma tête bascule avec la même violence, ce mouvement involontaire projette ma lampe frontale loin dans l’eau noire derrière moi.

Et là à cette instant je ne réfléchis pas, je me jette à l’eau dans l’instant pour essayer de la récupérer. Elle est éteinte et de couleur noire !

La fraicheur de l’eau est moindre par rapport à celle de l’air, le contact de l’eau sur mon corps nu et frigorifié me fait l’effet d’un bain chaud (toutes proportions gardées), me voilà  nageant, en abandonnant mon radeau dans le noir. Par pur hasard ou par providence je heurte un corps flottant c’est ma lampe ! Et là lumière se fait dans mon esprit embrumé :

Je suis dans l’eau nu comme un ver sauf la cagoule, pas de balise, au milieu de la méditerranée loin de mon radeau les membres engourdis… A une vingtaine de mètres mon radeau s’éloigne lentement dans le courant heureusement faible. Je distingue parfaitement les lumières de la Corse, sous mes pieds le « grand bleu » enfin plutôt le « grand noir », petit instant de solitude…

 

Je remonte à bord, avertissement sans frais ! Le jour se lève lentement la mer est de plus en plus calme, j’engloutis ma gorgée d’eau dessalée qui me fait petit déjeuner, il va me falloir prendre une décision. 

Je consulte mon petit GPS, en agrandissant au maximum l’échelle, je suis ce matin, à 07H00, à peu près, à une cinquantaine de kilomètres de Calvi, qui se trouve au 60 approximativement ! 

Le temps est clément je peux monter la voile, mais il n’y a pas vraiment de vent. Deux solutions s’offrent à moi, je tente à la voile de naviguer pendant deux jours et m’éloigner vers le large ou je me dirige vers Calvi ?

Au départ je devais suivre les caprices de la dérive et mettre la voile pour rentrer, je n’ai plus de communications et plus la possibilité de recharger mes appareils électriques, la providence de la mer ou la volonté de Neptune m’a amené plus vite que je ne le croyais prés des côtes. Donc cap au 60°.

 Ca commence mal, pas un brin de vent, je tente jusqu'à 11H de subtiles manœuvres pour garder un petit souffle de vent dans ma modeste toile. Heureusement le courant est favorable et la brise de mer se lève et enfin je m’élance vers la côte à une vitesse raisonnable.

Je calcule mentalement la durée de mon trajet, je pourrai si je ne me trompe pas d’azimut être devant Calvi vers 15H 16H si le vent se maintient, ce qui fait 8 heures de barre, car je m’aperçois qu’il m’est impossible de bloquer la barre et donc pas de solution si je veux faire de l’eau douce ou quoi que ce soit d’autre il me faut affaler la voile.

Le défi est de ne pas rater le port sous peine de me fracasser sur les cotes inhospitalières du cap corse ou de la cote sud.

Au ras de l’eau sans carte et sans moyen d’identifier la cote il me faut vraiment faire un point intermédiaire correct pour ne pas rater le port. Je n’ai en outre aucune connaissance visuelle de cette côte.

Bon il faut croire que j’ai de la chance, vers 16H le fada se présente droit dans l’axe du port de Calvi, j’ai joint sur le canal VHF la direction du port pour demander une place ; pas question de rater mon entrée ! S’ensuit un dialogue cocasse :

 

Fada : « port de Calvi, port de Calvi, de « Fada » parlez…

Direction du port : « Fada » nous vous recevons parlez…

Fada : J’approche de votre port je souhaite une place pour quelques jours…

Direction du port : Quelle est le type de votre embarcation et sa longueur ?...

Fada : Catamaran, deux mètres…

Direction du port : Non pas le tirant d’eau, la longueur, je répète la longueur…

Fada : Deux mètres, deux mètres.

Direction du port : Ok, laisser tombez, venez dans les passes on verra…

 

Le Fada trône devant la capitainerie, j’ai insisté pour payer mon emplacement, je détiens le record de la plus petite facture depuis la création du port, normal un catamaran de 2 mètres ! De nombreux promeneurs et plaisanciers s’arrêtent et me harcèlent de questions, je dois m’éloigner pour vaquer aux urgences, je pue comme un (vieux) bouc, ma peau est couverte de boutons infectés en rang serrés, occupant les parties de mon corps qui a baigné dans l’eau en permanence, j’ai plusieurs brulures dues au soleil aux pieds et au mains dont l’une est profonde, j’ai un peu de mal à marcher, le sol me semble animé de houle surtout quand je m’assois.

 

Avec le peu de charge de mon téléphone portable j’ai pu joindre David mon ami de Bastia, qui, bien qu’il ait ce jour là la garde de ses enfants, fait le trajet avec eux pour m’attendre à Calvi et me réconforter par sa sympathie.

Mais la sympathie n’est pas une denrée rare sur l’ile ! La direction du port de plaisance de Calvi pour son accueil, le moniteur de plongée qui me prête sans autre forme de procès son tél portable, le patron et le personnel du restaurant du port qui me débrouille un chargeur de téléphone et qui me soigne pendant mon court séjour, la jeune femme du manège qui me guide à mon arrivée, le club nautique de Calvi, le capitaine du port de commerce qui met son équipe à mon service, le personnel d’accueil et les marins du NGV de la SNCM, enfin le responsable d’escale de Nice qui veut connaître cette histoire et José qui vient me chercher à 23H à Nice.

Ironie du sort, je fais le retour en trois heures, sur un navire à grande vitesse !

 

Le mot de la fin sera pour ma fille qui laisse échapper cette confidence désabusée à sa mère : «  c’est affreux je n’ai même pas été inquiète il est increvable papa ! » !

Que dieu ne t‘entende pas ma fille …

 

Voilà l’histoire est finie, ce n’est déjà pour moi qu'une répétition générale pour la traversée de la méditerranée, l'année prochaine.

Je vais m'apercevoir qu'en seulement quelques jours mon état de santé s'est détérioré, que mon fada présente des avaries qui auraient pu me mettre en danger si j’avais continué, mais j'ai récolté deux tonnes d'expérience que je vais pouvoir exploiter pour la prochaine tentative, un nouveau carnet à remplir...

 

Vive l'étang de Berre Marin, maintenant!



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